Les Scarifiés a été défini comme un one-shot, mais l’on pourrait très bien considéré que ce roman est la suite de Perdido Street Station, car ces trois romans se passent dans le même univers – celui créé par China Miéville : Bas-lag - et surtout, à la même époque. Je conseillerais donc à ceux qui veulent lire les Scarifiés de commencer par Perdido Street Station.

Miéville ne revient pas sur les races déjà décrites dans Perdido, les Cactacés et autres Khépri apparaissent donc sans la moindre petite description, qui pourraient d’ailleurs paraître rébarbatives aux lecteurs de Perdido. Les autres pourraient se perdre au fil du récit. On retrouve aussi quelques petites références à Perdido et à ses personnages, mais qui sont quand même assez loin du fil conducteur. Mis à part cela, il est tout à fait possible de le lire en premier, les lieux et l’intrigue étant tout à fait différents.

On retrouve donc l’univers monstrueusement gigantesque de Bas-lag. Là où les romans précédents ne nous présentaient qu’une ville-état de ce monde, déjà bien assez vaste et hétéroclite pour qu’on s’y consacre autant de temps, Les Scarifiés nous présente le reste de ce monde, et plus particulièrement les mers et océans. On découvre donc de nouvelles races, toutes plus bizarres les unes que les autres, telles que les Cray ou les Anophilius, des végétariens lorsqu’il s’agit de mâles, ou des moustiques assoiffées de sang lorsqu’il s’agit de femelles, femelles qui donnent véritablement la nausée et la peur au ventre, ou encore des plus classiques, telles que les Vampères. On en apprend aussi plus sur la recréation. On « assiste » en effet carrément à une opération sur un sujet consentant cette fois, et c’est vraiment réussi.

Toutes ces nouveautés sont très intéressantes, mais ne sont rien comparés au sujet principal de ce livre : Armada.

Armada est une ville, mais une ville très originale, car c’est en fait… une armada de bateaux. Imaginez une ville composés de centaines d’immenses bateaux, reliés les uns aux autres au moyen de cordes et de passerelles, et sur lesquels vous pouvez circuler comme bon vous semble. Imaginez cela, à très grande échelle, sur plus de deux kilomètres de circonférence. Imaginez la, composée de bateaux usines, de bateaux jardins dans lesquels vous pouvez vous promener, de bateaux consacrés à l’élevage, possédant sa propre industrie, sa propre monnaie, sa propre économie, et survivant grâce au marchandage et à la piraterie, complètement mobile grâce aux centaines de bateaux qui la tirent à une vitesse infiniment petite, dérisoire. Imaginez la comme cela et vous aurez dans la tête une infime partie de ce qu’est Armada.

Armada, c’est grand. Le chaos qui y règne est immense, entre les bateaux qui s’entrechoquent incessamment, ceux qui s’agglutinent dans le cercle d’influence d’Armada, et le bruit des moteurs des autres qui tirent la ville afin d’éviter les intempéries et l’amener vers des eaux clémentes.

Cette ville se veut égalitaire, les Recréés ainsi que tous les autres sont recueillis à bras ouvert, prêt à recommencer une nouvelle vie. Car Armada fonctionne bizarrement, ce ne sont pas les habitants qui choisissent d’habiter à Armada, la ville entretenant une sorte de mystère et de légende à son égard, afin d’éviter les nombreux ennemis et jaloux, mais Armada elle même qui au gré de ses pillages et abordages, accueille à son bord de nouveaux habitants, immédiatement intégrés. C’est donc une ville avec encore plus de mélanges que Nouvelle-Crobuzon, encore plus de langues, encore plus de croyances, qui s’assemblent pour ne former plus qu’un ensemble, celui d’Armada. La ville est elle-même composé de plusieurs districts, qui ont chacun leurs propres lois et leur propre police, et qui s’affrontent en un bras de fer gigantesque pour le contrôle de la ville.

Il m’est impossible de décrire correctement Armada, seul China Miéville peut le faire, et comme il nous l’avait montré avec Nouvelle-Crobuzon, il le fait énormément bien ! On retrouve ses longues descriptions, très intéressantes, sur tout ce que voit Bellis, le personnage principal de ce livre.

Couverture de chez Pocket (celle de Fleuve Noir est pas terrible)

Pas d’héros ou d’héroïne à proprement parler dans ce livre. Seulement une poignée de personnages principaux qui font se démènent soit pour se construire une nouvelle vie à Armada, soit pour tenter de retourner à leur ancienne.

Bellis est dans le second cas. Elle fuit Nouvelle-Crobuzon sur le Terpsichoria, un bateau appartement à l’armée de Nouvelle-Crobuzon, en qualité de linguiste, pour des raisons inconnues au départ dans l’espoir de pouvoir y retourner quelques mois plus tard. Malheureusement pour elle, elle tombe sur un escadron d’Armada qui les amène elle et les autres passagers.

Parmi eux, Shekel, un jeune mousse, ancien garçon des rues, qui se noue d’amitié avec un recréé du nom de Tanneur Sacq.

Mais revenons à Bellis donc, qui incarnera vraiment LE personnage principal, autour de laquelle les évènements importants vont se passer.
Bellis est une linguiste, froide et hautaine, elle ne m’est pas apparue favorablement au départ. Je la trouvais lâche, elle obligée à fuir pour des raisons qu’elle n’osait confier, se permettait de juger les autres passagers qui partaient, et certainement, fuyaient comme elle. Je ne l’aimais pas beaucoup, c’était une femme solitaire qui broyait du noir à longueur de journée, pas aimable pour un sou, même avec les personnes les plus avenantes… Bref, une acariâtre en or. Malgré tous ses défauts, on finit par s’attacher à elle et ses réactions énervantes et sa mauvaise humeur quotidienne. En dehors de cela, elle n’est pas exceptionnelle, ses seuls talents sont ses talents de linguiste, qui lui permettent d’apprendre rapidement des langues, et grâce auxquels elle va se retrouver embarquée dans la fabuleuse quête des Amants, les dirigeants d’Aiguillau, un district d’Armada, celui dans lequel seront accueillis Bellis et les autres passagers du Terpsichoria.

Les Amants sont deux, l’Amant, et l’Amante. Ce sont les Scarifiés, leur visage et leur corps tout entier sont couverts de cicatrice. Chaque cicatrice de l’un est reproduite exactement sur le corps de l’autre, dans une réplique parfaite. Bellis ne cache pas sa répulsion devant ce « barbarisme », qu’ils pratiquent soi-disant par passion. Ils sont deux mais ils sont qu’un, pour eux, ils forment une âme entière, séparée dans deux corps différents. Ils ont de grands projets, fous, pour Armada. Ces deux personnages sont surprotégées par Uther Dol, leur garde du corps.

Uther Dol est un personnage intéressant malgré toutes les qualités qu’il a, et qui font de lui quelqu’un d’un peu trop surpuissant peut-être. Il est en effet maître de toutes les formes de combat qu’il a rencontrées. Il est de plus très intelligent, et un thaumaturge (pour ceux qui ne le savent pas, c’est la « magie » du monde de Bas-lag, qu’il faudrait plus considérer comme une science) assez puissant. Au départ, ce n’est qu’un personnage tout le temps dans l’ombre des amants, mais comme tous, il va prendre de l’importance au fur et à mesure.

Tous ces personnages sont engagés dans un bras de fer où tous participent, chacun essayant d’atteindre ses objectifs en manipulant les autres. C’est impressionnant et on ne voit vraiment rien venir. J’ai été étonné de ma propre crédulité et stupidité. On se demande vraiment comment on n’a pas pu venir voir le coup, mais c’est tellement ficelé avec talent que l’on est obligé de passer à coté.

Cela se confirme donc, je ne peux qu’être ébloui par ce très cher monsieur Miéville et je vais m’empresser de commander le livre suivant, Le Concile de Fer, car c’est vraiment un auteur étonnant qui, avec les Scarifiés, ne fait que confirmer son énorme talent et son imagination débordante.

Je regrette de ne pas pouvoir en dire plus, je ne voudrais pas spoiler les potentiels futurs lecteurs, et j’ai déjà l’impression d’en avoir trop dit, si c’est le cas, vous m’en voyez désolé. En tout cas, si vous avez aimé Perdido Street Station, n’hésitez pas, ce livre suit sa lignée avec, pour moi, une histoire plus riche encore, car elle vient compléter celle de Perdido, et une intrigue encore plus originale !


Relatif :

  1. Perdido Street Station 1 de China Miéville
  2. Perdido Street Station 2 de China Miéville