Je voulais lire La Zone du Dehors d’Alain Damasio depuis un moment, depuis ma lecture de la Horde du Contrevent en fait, mais c’était une envie mêlée de crainte.
Pourquoi de la crainte ? Au départ, avant de lire des critiques détaillées de ce livre, je le voyais comme de la Science-Fiction à boulons, et je déteste ça. L’envie, elle, venait de l’auteur, dont j’avais adoré la Horde, et qui m’avait donné envie d’en découvrir plus du même auteur. Voilà un petit résumé avant de vous présenter ce que j’ai pensé de ce bouquin.
On retrouve la Horde, c’est indéniable. Que ce soit au niveau du changement de style selon le narrateur ou des jeux de mots incomparables, on sent que c’est Damasio qui se cache derrière ! Même si la puissance du style est moins présente que dans la Horde (c’est compréhensible, la Horde a été écrite après la Zone), c’est encore un bouquin qui fait que, à la lecture, on se demande s’il a été traduit ! C’est une oeuvre de Français incomparable, doublée d’une critique de la démocratie plutôt fine et recherchée. Critique de la démocratie, mais pas que ! A la manière d’Orwell dans son 1984, Damasio nous donne sa vision de l’avenir, et même si dans Cerclon, la vie n’est pas dangereuse, ce qu’il prévoit pour la Terre n’est pas vraiment encourageant, même si c’est ce qui se produira inévitablement un jour.
Mais, et c’est cela le plus intéressant dans ce bouquin, et ce à quoi va être consacré la grande majorité du bouquin, même si la vie n’est pas dangereuse sur Cerclon et qu’on y vit confortablement, même pour le “dernier” des citoyens, un mouvement se bat continuellement contre la démocratie en place.
Je dois dire que la première chose qui m’a frappé, c’est que l’on puisse remettre en cause la démocratie. Et je pense que cela a été une double claque quand je me suis rendu compte de ma naïveté : depuis que je suis né, on nous rabâche tellement les oreilles sur le fait qu’il n’existe pas mieux que ce régime, que l’on a bien de la chance de vivre dans cette époque de paix, etc, que je ne m’étais même pas donné la peine d’y réfléchir, j’y croyais et ils avaient même réussi à me faire éprouver une sorte de fierté (que certains appelleront patriotisme ?) quand au régime en vigueur dans mon pays.
Et c’est exactement ça que dénonce Damasio ! Cette espèce de “propagande” passive, celle que tout le monde insuffle aux autres, un bouche-à-oreille naturel, inculqué aux générations suivantes par le biais des valeurs et des normes par leurs propres parents. Le citoyen qui se dit “Je me tais parce qu’il y a pire ailleurs et que j’ai de la chance de vivre comme je vis” alors qu’il peut vivre autrement : mieux !
Attention, je ne dis pas que ce que nous avons est une horreur absolue, qu’il faut retourner dans une monarchie, non, il faut avancer, avancer au risque de revenir au début, mais pour emprunter un chemin différent. Damasio propose l’anarchisme, cependant, je ne pense que ce soit viable sur le long terme, et il le prouve dans son livre.
En effet, ce que Damasio reproche aux gens, c’est de ne pas vivre leur vie comme ils l’entendent, de se laisser dicter leur vie par des lois, des normes et par le regard des autres. Mais pire encore, c’est que l’on plonge dans un système où chacun est le policier de chacun. La vie privée n’existe plus, elle est toute entière soumise au regard des autres, qui vous jugent sans même vous connaître et vous condamnent avant même de vous avoir laisser vous expliquer. Les gens sont prêts à condamner un homme avant même de l’avoir écouté parler !
Pour illustrer ces idées, Damasio a inventé toute une organisation sociale : des tours sont mises à disposition de tous les habitants, depuis lesquelles ils peuvent espionner la vie de leurs proches ou tout bonnement des autres grâce à des outils d’espionnage fournis. Ils peuvent témoigner anonymement d’actes dont ils ne connaissent même pas le contexte.
Les citoyens sont aussi soumis à l’implantation d’un code-barre qui leur permet de franchir les portes. Certaines portes leur sont bloquées si, par exemple, leur code en banque n’est pas assez rempli ou leur casier judiciaire n’est pas vide. Leurs déplacements sont ainsi constamment surveillés, leur vie entière est filmée, enregistrée et stockée sur le Terminor, un “ordinateur” géant contenant la vie entière de tous les citoyens.
C’est donc un contrôle absolu qu’exerce le gouvernement sur le citoyen, mais le pire, c’est que le citoyen en est conscient et y consent ! Je n’ai pu m’empêcher de comparer cela à l’époque d’aujourd’hui, et j’ai trouvé que le fait qu’il commence à y avoir des caméras dans de plus en plus de lycée, qui en placent même jusque dans les toilettes, est affolant. Si l’on va dans ce sens, toujours en prenant le prétexte de notre sécurité, pourquoi le gouvernement n’irait-il pas jusqu’à contrôler l’accès de ses citoyens selon divers critères établis à l’avance ?
Mais ce livre n’est pas que ça, c’est un appel à vivre, vivre comme on l’entend, “Lâchez vos écrans !, crie-t-il, regardez autour de vous, avez vous déjà vu vos voisins ? Leur avez-vous parlé ?”. Et il n’a pas tort, peu de gens peuvent se targuer d’avoir fait la connaissance de tous leurs voisins. Qui discute dans le bus, dans le tramway ou dans le métro avec des inconnus ? Seulement pour parler ? Très peu malheureusement.
Pour appuyer ce qu’il dit, Damasio met en place, autour de Cerclon, une société au régime inexistant, composée de plusieurs villages. Dans chaque village est développée une façon de vivre différente. Par exemple, dans Gomorrhe, on vit dans une constante ambiance de sexe, car un jour sur deux, vous pouviez soumettre une personne de votre choix à votre bon plaisir, et le deuxième, votre partenaire fait de même avec vous.
Dans la cité de Mirajeu, chaque mois, un thème est choisi, et vous devez vivre dans ce thème. Par exemple, si le thème choisi est “Le Moyen-Age”, tous les habitants vivront comme s’ils étaient au Moyen-Age, essaieront de parler de la manière de l’époque, s’habilleront à la mode de l’époque, etc.
En tout cas, aucun chef ne règne, aucune police ne patrouille, l’équilibre est assez précaire. En plus de cela, il n’y a aucune monnaie. Comme Damasio l’explique, l’argent entraîne le capitalisme et les castes sociales réapparaissent, ainsi que les jalousies, tout fonctionne donc au troc. Le troc permet un rapprochement des habitants, car ils sont obligés de trouver un arrangement selon les capacités de chacun, et il n’est pas rare qu’un homme demande à un autre d’apprendre quelque chose à son fils.
C’est très bien donc, sur le principe, mais est-ce viable sur le long-terme ? Aucune police pour contrer les mauvaises intentions, tout repose sur la confiance. Mais ça ne peut pas marcher, et Damasio en donne une preuve : Dans Gomorrhe, un marché s’installe : celui de la prostitution, et dans Mirajeu, c’est la mafia qui s’installe, construit des casinos et fait régner sa loi particulière.
Bref je vais m’arrêter là, je finirais en disant que l’ambiance est plutôt sombre et qu’on en oublie parfois que le régime en vigueur est une démocratie, tellement le contrôle est absolu.
Lisez ce livre, au moins pour vous poser la question : Suis-je moi-même ou seulement une machine utile ?

1999
Adulte
La Zone du Dehors![La-zone-du-dehors[1] La Zone du Dehors de la Volte](http://www.over-booked.net/wp-content/uploads/2010/03/La-zone-du-dehors1-212x300.jpg)
Liste des livres
[...] presque. ^^ Ryuuchan fait dédicacer La Horde du Contrevent qu’elle sort de son sac, et la Zone du Dehors, qu’elle achète. Son amie achète les deux, on ne lui a pas du tout forcé la main. On se [...]
Très bonne analyse.
Pour ce qui est du système qui peut fonctionner sans argent ni police, le 3ème volet de Zeitgeist : Moving Forward, traite de la question. On peut le trouver sur dailymotion :
http://www.dailymotion.com/relevance/search/Zeitgeist%20Moving%20Forward,%20allez%20de%20l%27avant%20francais
Regardez, c’est passionnant. En tout cas il démontre que le système monétaire est voué à l’échec.
Personnellement, je crois plus en un échange égalitaire des biens mondiaux qu’à un système de troc comme celui-ci, qui ne peut fonctionner dans la société que décrit Damasio, car elle n’est pas encore assez évoluée, mature et sage. On le voit, la société ne peut pas se contrôler elle-même, comment pourrait-elle être stable sans aucune système d’ordre et sans lois ?
Je pense qu’il faut atteindre un état où les ressources sont assez nombreuses pour que tout le monde soit satisfait avant de pouvoir mettre une société anarchiste.
Merci pour le lien en tout cas, je vais aller regarder
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