Camille Leboulanger est un jeune auteur français de 20 ans qui signe avec Enfin la Nuit son premier roman, aux éditions L’Atalante. Ce n’est toutefois pas sa première publication puisqu’il est l’auteur d’une nouvelle parue dans Ceux qui nous veulent du bien, 72 ans, et dont j’avais rapidement parlé dans mon avis, car elle m’avait pour ma part convaincu, même si d’autres en avaient eu un avis assez mitigé voire carrément négatif.

Couverture d'Enfin la Nuit chez l'Atalante
Alors, qu’en est il de ce roman ?
Le résultat est assez inégal. Il y a des passages tout bonnement géniaux qui nous prennent aux tripes, et d’autres simplement passables, comme si l’auteur avait tout donné à un moment puis, fatigué, s’était laissé aller. Ça se voit dès le début du roman, si bien que même si l’on ne sait pas que ce livre est le premier roman de l’auteur, je pense que le lecteur s’en doute forcément. Quelques répétitions, quelques maladresses, dues à un évident manque de pratique, ne font que renforcer cela. Il mélange les styles, passant d’un narrateur omniscient à un narrateur externe dans le même paragraphe, ce qui est très troublant et pas forcément plaisant. Cependant, ce n’est pas mal écrit du tout. Des phrases et des dialogues courts qui m’ont frustrés au début, car je suis un grand amateur de longues réflexions, que ce soit en pensée ou lors d’un échange entre deux personnages.
À bien y repenser, Sophie n’était pas une vraie beauté. Rien de remarquable, en tout cas. Le nez un peu trop anguleux et le front un peu trop large. Elle tenait sa cigarette de la façon un peu maniérée des gens qui savent qu’ils feraient mieux de ne pas fumer mais fument quand même, pour l’image. Par habitude, aussi. Je me demandai vaguement sur le moment si l’on pouvait tomber amoureux d’une telle femme. Peut-être les yeux. Les yeux avaient quelque chose. Quelque chose d’autre que du mascara coulé tout autour, bien sûr. Quelque chose de plus profond.
Et pourtant, au fur et à mesure que j’avançais, j’ai trouvé que cela servait à merveille l’histoire et surtout l’ambiance qui y régnait. Une grande catastrophe est survenue, il n’y a aucun moyen de savoir ce qui s’est passé, on s’imaginerait que les personnages établiraient des centaines d’hypothèses concernant cette lumière qui envahit le ciel à toute heure du jour et de la nuit. Et pourtant, paradoxalement, les survivants ne cherchent pas à savoir ce qu’il s’est passé. D’ailleurs, on peut se demander en quoi cette catastrophe, qui n’est juste qu’une journée perpétuelle, a pu être la cause d’autant de morts, mais personnellement j’ai réussi à passer outre cet illogisme, car j’ai compris que l’auteur avait besoin de certaines conditions pour dire ce qu’il avait à dire, et même s’il aurait été préférable d’avoir quelque chose de logique, ça ne m’a pas vraiment embêté. La lumière est là, c’est tout ce qui importe, et les personnages ne ressentent pas vraiment le besoin d’en parler, tout simplement parce qu’en parler ne changera rien. Camille Leboulanger écrit utile. Si bien que rien n’est lourd dans son roman, puisque tout s’enchaîne très vite. Alors que l’on s’attendrait à ce que personne ne sache quoi faire et donc à ce que personne ne fasse rien, les personnages marchent, sans aucun but réel, rien que celui de marcher, de se mettre en mouvement dans un monde où l’on ne remarque même plus le mouvement du soleil. Comme pour continuer sa course à sa place en quelque sorte. Ils marchent vers le Sud, mais j’aurais trouvé ça beau s’ils avaient décidé de prendre vers l’Ouest.
Dans le couloir, il appelle : « Anna ? » il plaisantait, avant, quand il faisait encore nuit, sur le fait qu’elle devait être quelqu’un de parfaitement équilibré, avec un prénom pareil. Les mauvaises langues disaient que c’était une femme que l’on peut prendre dans les deux sens.
L’ambiance est donc assez noire, mais on est en même temps assez détachés de tout ça, parce que même s’il est fait mention des cadavres bordant les routes, les personnages oublient ces cadavres dans les minutes qui suivent. Ce n’est pas qu’ils y sont insensibles, c’est comme s’ils ne les voyaient pas vraiment, trop occupés à ne penser à rien. Le sujet principal du livre n’est donc pas vraiment la catastrophe et les différentes manières de survivre, mais plutôt les différentes voies qu’empruntent les différents personnages pour ne pas sombrer dans la folie. Les personnages décident d’oublier leur ancienne vie, la vie d’avant la catastrophe, ils essaient de l’oublier pour ne plus pouvoir y penser, ils essaient d’oublier la nuit et l’ombre, mais également d’oublier qu’il n’y pas de nuit. C’est assez bizarre à la lecture, on ne le comprend pas de suite, et pourtant j’ai trouvé cette approche très originale de la part de l’auteur, et vraiment très bien réalisée. Au lieu d’être plein de regrets et de nostalgie, les personnages sont tout simplement vides, en expectation.
Le corbeau m’a puni. Je lui ai gâché son repas. Il était en train de manger une balle dans la tête. Et une rafale dans le ventre en dessert. Je lui ai gâché son dessert. N’importe qui en uniforme peut-être son propre corbeau. N’importe qui porte sa propre mouette. En parlant de ça, où est ma mouette ? Je l’ai encore perdue ? Ou Maman m’a encore privé de mouette. C’est possible. À seize ans, j’ai cassé la gueule d’un type derrière les gradins d’un stade. Je ne me souviens plus pourquoi. Je lui ai pété le nez, puis ses potes sont arrivés et m’ont foutu par terre. C’est la plus grosse branlée que j’ai prise de toute ma vie. Même du tournoi de boxe de la caserne, je ne suis pas sorti aussi abîmé que ça.
J’ai donc bien aimé lire ce roman, qui au premier abord ne présente rien de vraiment original, et l’on préfèrera à la lecture du résumé un bon Metro 2033 qui a une histoire plus riche et un style plus développé, mais Enfin la Nuit a lui aussi ses propres avantages et se distingue de ses voisins par son approche assez originale.
Des infirmiers zélés lui ont appris deux heures plus tard qu’ils n’avaient comme seule solution que d’amputer. Ce qu’ils ont fait. Sous anesthésie. Une fois revenu à lui, il est parti de l’hôpital, non sans avoir pris le temps de briser le crâne de deux infirmiers à coups de tabouret. Curieusement, son seul bras gauche lui a suffi pour cela.
Je pense que je continuerais à suivre Camille Leboulanger, qui pour moi promet de pondre de vrais chef-d’oeuvres.

2011
Enfin la nuit
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